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Librairie Comptines
Comptines & Compagnie
 
BD
Carnets d’Orient
souligne
vol. 6 : La Guerre fantôme

Jacques FERRANDEZ
Éd. Casterman, oct. 2002 - 14,95 €


Ferrandez, peintre romancier

En 1987, Casterman publiait le premier tome des Carnets d’Orient deJacques Ferrandez. Personne ne se doutait alors, pas mêmel’auteur, qu’une aventure littéraire et humaine de plus dequinze ans était sur le point de naître... Sept ansaprès Le cimetière des princesses, voici le tome 6.

Cette série en bandes dessinéescomporte actuellement six volumes que l’on peut partager en deuxparties. La première commence avec l’album Djemilah et sepoursuit jusqu’à celui qui a pour titre Le centenaire. On y litune histoire de l’Algérie coloniale, depuis les derniers tempsde la conquête, en 1836, jusqu’à lacélébration du centenaire de l’Algériefrançaise en 1930. La seconde débute en mai 1954 et necomporte pour l’instant que deux tomes, Le cimetière desprincesses et La guerre fantôme mais elle devrait se poursuivrejusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1962. Si,dès l’ouverture des albums, croquis et aquarelles montrent unartiste au plein sens du terme, à leur lecture Jacques Ferrandezapparaît rapidement aussi comme un conteur exceptionnel. Unconteur au sens étymologique du terme. « Conter », quia pris le sens de « raconter » à partir de celui« d’énumérer », vient d’un verbe latinsignifiant au départ « émonder les arbres » et« apurer un compte » puis « juger » et« penser »... C’est donc bien le vocable qui convient pourévoquer les Carnets d’Orient, en précisant qu’il n’y estsurtout pas question de « régler des comptes » et quele travail de pensée l’emporte toujours sur le désir dejugement. Le talent de J. Ferrandez se révèledans la peinture d’un tableau complexe, chatoyant, tour à tourgénéreux et cruel, qui joue constamment sur plusieursregistres. On peut d’abord relever l’oeuvre de transmission. Avec ungrand souci de précision et la solidité évidented’une documentation qui, pourtant, n’apparaît jamais en premierplan, l’Histoire du pays et de ceux à qui il est donné enpartage est pas à pas retracée. Dès lespremières pages, il est question de conquêtes militaires.Terme utilisé au pluriel parce que tout au long de lasérie, il n’est jamais oublié que les conflitsmentionnés font généralement écho àd’autres antagonismes, historiquement ou géographiquementdistants. Ces références éclairent lesenchaînements historiques mais aussi la relation que les hommesentretiennent avec leur action au présent. On y voit par exempleles vaincus de certaines guerres, 1870, la Commune, l’Indochine, vivreleurs combats d’Algérie sous l’emprise de ce qu’ils viennent detraverser. Ailleurs, on assiste à l’autojustification colonialepar la référence à l’ancienne conquête parl’Empire romain, comme si la terre algérienne n’avait d’autredestin que de se voir soumise par le glaive. En restant toujours dansle cadrage du plan large, on voit clairement apparaître, àcôté des deux groupes principaux, tous ceux quiparticipent au devenir du pays : populations kabyles et juives,immigrants des autres pays européens, peuples de laMéditerranée. Mais les Carnets d’Orient ne sont pas de simplescroquis de groupe, bien au contraire. Ils sont aussi l’expression d’unromancier. En effet, l’Histoire avec majuscule nous la lisons àtravers les itinéraires entrecroisés de plusieurspersonnages clés, sur trois à quatregénérations. Dans une intéressante mise enabîme, le premier héros de la série, JosephConstant, est un peintre dont les croquis et les tableaux ne cesserontde hanter le récit. À sa suite, c’est une longue sagafamiliale qui se déroule au fil des albums, traçant desdestins qui se croisent, s’opposent ou se retrouvent.L’enchevêtrement des péripéties individuelles estl’occasion de varier les points de vue et parfois d’approcher entête-à-tête quelques grandes figures historiques ouculturelles, d’Abd El Kader à Albert Camus, en passant parIsabelle Eberhardt. Certes, on suit avant tout les parcours depersonnages européens mais il faut voir là un effet del’honnêteté de l’oeuvre. Certaines sources viennentdirectement des origines de l’auteur, né en Algériemême s’il a été élevé dans le sud dela France, d’autres des récits qui nous ont ététransmis. Certaines voix n’ont pu percer les tumultes de l’Histoire ouse sont heurtées à la surdité des dominants...C’est dans le second cycle de la série, celui qui va de 1954à l’indépendance, que la diversité des histoirespersonnelles est la plus élaborée. Si les faitsrelatés laissent toute sa place à la très grandedureté de ces temps de guerre, on est sans cesse saisi parl’imbrication complexe entre violence subie et violence assumée.Loin des affirmations péremptoires ou du vernisidéologique, le récit conduit à une lectureforcément réfléchie, à cent lieues de toutmanichéisme. Mais, en même temps, deux questionsreviennent sans cesse : qui peut se dire « chez lui » surcette terre et à quel titre ? Quels sont les droits des peuplesqui l’habitent ? La série ne se limite pas à une sortede roman historique en BD. Il est encore un autre registre àl’oeuvre et c’est sûrement celui qui lui donne tout son charme,au sens presque magique du mot. Car l’Algérie de Ferrandez estun pays vivant, sensuel et qui ne laisse pas en paix l’imaginaire dulecteur. « Rencontrer dans la réalité ce quijusqu’alors n’a été pour moi que costumes d’opéraet dessins d’albums est une des plus vives impressions qu’on puisseéprouver en voyage... » écrit Joseph Constantsitôt débarqué à Alger dans le premier album.
« La brise est fraîche et le ciel est bleu. J’aime cette vieavec abandon et veux en parler avec liberté »déclare Ali, citant Camus sur la plage de Tipasa dans le dernieralbum. Et il y a là bien sûr tout le talent du peintre quinous plonge tour à tour dans l’ombre ou la lumière,l’inconfort ou la plénitude. Il y maintenant plus de quaranteans que s’est achevée la guerre d’Algérie. Pourrons-nousbientôt poser un regard apaisé sur cette périodeessentielle ? Nul doute que les Carnets d’Orient viennent prendre leurplace dans l’indispensable intelligence de l’Histoire.

par Patrick Geffard

Date de publication de l'article : samedi 1er mars 2003.

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