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Librairie Comptines
Comptines & Compagnie
 
Documentaire / Politique et Cie
Marre des politiques
souligne

Philippe GODARD
Illustrations de Vincent Odin
Éd. De La Martinière, janvier 2007
126 pages – 12 €

À quelques mois d’une échéance électorale majeure, avec Philippe Godard à l’ouvrage – auteur de nombreux documentaires de qualité – l’idée de cet essai-documentaire nous semblait plutôt bonne. Un peu d’humour pour informer sans mettre ses convictions de côté et en disant quelques vérités bonnes à rappeler sur le décalage entre les attentes des Français et leurs hommes et femmes politiques. Et comme le sujet nous paraît d’importance (voir la bibliographie que nous lui consacrons), le-dit ouvrage à peine arrivé qu’on se précipite dessus...

Le petit livre rouge (et jaune) se présente de la manière suivante : cinq grands chapitres qui reprennent quatre grands reproches fréquemment adressés aux politiques – ce ne sont pas des gens comme nous, ils n’ont pas de programme, ils ne proposent rien de nouveau, ils ont un problème avec l’argent – et une interpellation aux autres, à nous-qui-ne-sommes-pas-des-politiques. Chaque sous-chapitre s’ouvre sur une affirmation, un poncif, exposé dans une bulle qui est ensuite commentée par l’auteur.
Exemple pris au tout début du livre : « Les hommes politiques vivent-ils comme nous ? Ce n’est pas certain. À force d’être toujours sur le devant de la scène, ils semblent coupés de notre réalité quotidienne. Par exemple est-ce qu’ils savent ce que c’est que d’être au chômage ? Non, ils n’en connaissent que les statistiques de l’Agence nationale pour l’emploi. Bien sûr dans les villages et les petites villes, chacun connaît le maire et ses adjoints. Mais ailleurs dans les grandes villes, les politiques restent des quasi-inconnus. Ils ne se préoccupent de nous qu’au moment des élections  ! ». Philippe Godard explique alors avec réalisme que faute de temps et face à la complexité de certains problèmes, « les politiques ne peuvent tout savoir sur tout » et qu’ils sont donc le plus souvent obligés de prendre des décisions en s’appuyant sur des dossiers rédigés par leurs conseillers, avec comme conséquence que « les politiques, surtout au plus haut niveau, sont coupés de nous simples citoyens ». Bon, jusque là, rien de très original, mais pas non plus de quoi se fâcher.

Mais, à peine plus loin, l’auteur, dans un louable effort de pédagogie, veut manifestement faire dans le concret, et là...  « les politiques lisent les rapports de leurs conseillers sur la vie chère ou sur la mauvaise qualité des produits dans les supermarchés. Mais eux ils ne mangent que des produits de qualité, dont ils ignorent le prix puisqu’ils ne vont jamais dans les centres Leclerc ou les Super-U ! » et il continue, je cite « Je sais l’argument est facile, et pourtant : il serait utile que, de temps à autre, ils soient logés à la même enseigne que nous. Qu’ils mangent eux aussi, pour une fois, du cassoulet ou des raviolis en boîte ! »... Là, on s’énerve un peu, surtout que peu après, on apprend que les politiques circulent en jet privé : « Ont-ils vraiment besoin de circuler en jet privé ? Pour éviter les embouteillages ? Et alors, les embouteillages font partie de la vie quotidienne des banlieusards ! S’ils prenaient le RER, comme le font chaque jour des millions de français, ils pourraient lire leurs rapports presque aussi à l’aise que dans leur avion privé ! ». Précisons pour ceux qui auraient du mal à s’y retrouver qu’il ne s’agit pas du cliché de début de chapitre, mais des explications de l’auteur. Bon, comme il est évident que « tous » les hommes et femmes politiques n’abusent, ni n’usent d’avions privés, Philippe Godard pense sûrement aux élus des « grandes » villes, en opposition à ces élus des « villages et petites villes » cités plus haut, mais alors, à partir de quel seuil de population sur son territoire d’élection, l’homo politicus devient-il un crétin démagogue (voir pages 79 à 80 : « Responsables ou guignols ? ») ? Et non content d’aligner les clichés les plus démagogiques (c’est celui qui dit qui y est), l’auteur propose des solutions : « Vivre comme nous : le premier homme politique qui se rendra dans son ministère en métro chaque matin deviendra une référence ! ». Enfin, s’il arrive entier dans son ministère, ce dont on peut douter tant qu’on abreuvera les gens (et ici les adolescents) de ces tendresses pour les hommes et femmes politiques.

Venons-en aux femmes justement. La partie que leur consacre Philippe Godard est sans hésitation notre préférée. Il leur réserve quatre pages d’anthologie où l’on apprend pèle mêle, que les femmes sont plus «  sensibles à la détresse, à la misère et au social  » (exemple et contre-exemple à l’appui, Simone Weil et  Condoleezza Rice), que « ce serait une véritable révolution que de confier [le pouvoir] à une femme, en pensant que celle-ci va mener une politique « de femme » », qu’en matière de politique « féministe » et « féminine » sont des synonymes (tandis que « masculine » n’équivaut pas à « machiste »), et enfin que « mettre les « valeurs féminines » en débat, à l’occasion par exemple de l’élection présidentielle, cela amènerait forcément les candidates et les candidats à se déterminer sur ce qu’est vraiment la politique  ». Que les femmes amènent en politique d’autres expériences que celles des hommes, d’autres pratiques aussi, en tant qu’elles sont le fruit de ces expériences différentes, elles-mêmes conséquences d’une culture encore largement dominée par les hommes, pourquoi pas, mais ce qui serait une vraie révolution, c’est bien qu’une femme occupe pour la première fois dans notre histoire, la plus haute fonction politique. Les expériences ont un sexe, les valeurs n’en n’ont pas.

On pourrait continuer à décortiquer ce formidable ouvrage, mais cela lasserait l’auteure de ces lignes et surtout son lecteur. Et puisqu’il faut bien finir, nous ne saurions trop vous recommander d’aller jusqu’à la fin du livre si vous souhaitez apprendre comment celui qui a permis aux éditions De La Martinière d’être la puissante maison que nous connaissons aujourd’hui, « propose une façon autre de faire de la politique », j’ai nommé le célèbre photographe Yann Arthus-Bertrand. On ne saura pas s’il mange des raviolis en boite, mais au moins, lui, il fait de la politique !

A.T.

 

par Ariane Tapinos, Corinne Chiaradia
PS :

Nous sommes plusieurs à Comptines & compagnie a avoir été passablement navré(e)s par ce livre. L’intention de l’auteur était sûrement louable (une sorte d’apostrophe aux adolescents, futurs électeurs, afin qu’ils s’approprient le champ politique et ne laissent pas la part trop belle à des « spécialistes » dont on peut parfois douter des intentions et des compétences) ; la méthode l’est beaucoup moins. Les poncifs qu’égrenne (et développe) Philippe Godard – politiciens pourris, incompétents, déconnectés du réel – ne sont pas une découverte pour les ados, mais plutôt le discours habituel circulant dans les couloirs des collèges et lycées et aux repas télévisés familiaux… Rabaisser le personnel politique, bien remuer la fange dans laquelle - parfois - il tombe, c’est s’engager sur une pente déjà bien savonnée par d’autres, et l’on doute qu’au final cela stimule l’engagement, justement.

Nous aurions apprécié que l’auteur, très explicite sur les « tares » des hommes politiques, soit aussi prolixe sur leurs raisons d’être, sur le sens et l’utilité pour les citoyens d’investir le terrain du politique et à tout le moins de désigner leurs représentants dans les différentes assemblées qui décident de l’avenir des communes ou de la nation. À trop laisser entendre que corruption et vénalité sont des incontournables de la fonction politique on se demande si l’objet du livre n’est pas tout entier contenu dans son titre ! Dommage…

Un détail encore : à plusieurs reprises, l’auteur semble absoudre les élus des « petites villes » – plus accessibles, responsables, moins sujets aux compromissions puisqu’à la campagne, c’est bien connu, les tentations sont moindres. Tant d’angélisme surprend, de la part d’un auteur par ailleurs féroce. Puisque Philippe Godard invite les politiciens à prendre plus souvent le RER, je serais tentée pour ma part de l’inviter à une immersion en milieu rural, où les compétences de ces fameux « conseillers » qu’il critique font parfois cruellement défaut. Dans les « petites » communes (et les Communautés de communes), les élus sont loin d’être exempts de travers, et connaître leur prénom n’est pas une garantie d’intégrité dans l’exercice du pouvoir ! Mais peut-être apprécierait-il ce trait malheureusement commun à nombre de ces élus-là : pour accéder au pouvoir ils ne trouvent souvent pas meilleur argument que d’affirmer « moi, maire commune rurale, je ne fais pas de politique »… Comme si en deçà d’un certain seuil démographique choisir entre la construction d’une école ou d’une maison de retraite, l’implantation de pavillons ou de logements sociaux n’était pas un choix politique ? Il est pathétique de constater à quel point l’argument « je ne fais pas de politique  » constitue une sorte de laisser-passer magique vers les conseils municipaux ruraux : la pédagogie politique a encore de très beaux jours devant elle (et moult documentaires à écrire), alors que pour ce qui est du dénigrement ce terrain est déjà amplement labouré et régulièrement entretenu, à la campagne comme ailleurs. Malheureusement.

Date de publication de l'article : vendredi 9 février 2007.

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